Avec les privations et le rationnement du tissu, la mode a évolué : les couturiers ont été obligés de faire avec moins de matière, et cela a engendré plusieurs changements majeurs par rapport aux années précédentes.
Généralités
Pour les hommes comme pour les femmes, économiser du tissu est un geste patriotique. La guerre a donc, indirectement, amené à dénuder les corps. Cette tendance a entraîné, également, une plus grande attention portée à l’hygiène de vie personnelle (et ce d’autant plus que les régimes concurrents, qu’il s’agisse du communisme ou des fascismes, exaltent la beauté des corps musclés et sains). L’Américain moyen, même quand il ne prend pas part à l’effort de guerre, prend donc désormais davantage soin de sa personne qu’auparavant. De plus, les pénuries touchant également les parfums (dont beaucoup étaient importés d’Europe), l’hygiène corporelle est devenue plus importante que jadis. On se lave désormais presque tous les jours et pour les hommes, le rasage de frais est une obligation : la barbe est rare, pour qui n’est pas bûcheron ou cow boy, et quand elle existe, elle doit être fournie et broussailleuse, car le bouc est fasciste (associé à Italo Balbo, un des ministres de Mussolini) et la moustache est soit hitlérienne, soit stalinienne, soit encore mexicaine : dans les trois cas, inacceptables pour un Blanc patriote de la bonne société.
En 1943, le patriotisme est partout, et jusque dans la mode (car à quoi bon être patriote si personne dans votre entourage ne le voit ?). Le patriotisme discret, de toute manière, n’existe pas : qui ne manifeste pas positivement son attachement à l’Amérique et à ses valeurs peut rapidement être soupçonné de sympathies pour l’ennemi.

On porte donc souvent des motifs à étoiles ou tricolores. Les petits badges de carton que l’on peut recevoir en achetant assez de bons du trésor s’arborent fièrement à la boutonnière (et on peut en acheter des faux dans la rue pour quelques cents), pour les hommes comme pour les femmes.
Hommes et femmes (voir plus bas) fument, et fument beaucoup. Y compris à la maison, au lit, en voiture, devant les enfants, au bureau, etc. La Food and Drug Administration interdit désormais les messages sanitaires positifs (« Fumer est bon pour la santé ! ») sur les paquets de tabac mais autorise encore les citations de médecins (« Le docteur Untel dit : « Je fume mois-même trois paquets de Lucky Strikes par jour, et je les recommande à tous mes patients ! » »)
Mode masculine

Le short, qui se porte en haut de la cuisse, est désormais complètement admis comme vêtement d’été détendu, et même dans certains cas comme faisant partie d’uniformes militaires pour les zones chaudes.
Pour les tenues décontractées ou de travail, on a vu également apparaître des chemises à manches courtes, et il n’est désormais plus rares de voir des ouvriers en T-shirt (alors que celui-ci, vingt ans plus tôt, était un sous-vêtement, qu’on ne montrait pas davantage que son caleçon).
Chemises et pantalons se portent près du corps (même si les pantalons restent un peu plus amples que de nos jours). La cravate ou le nœud papillon restent de rigueur pour tout le monde, bien qu’on commence à voir apparaître en ville des Hollywood collars : des gens qui sortent sans cravate, avec le dernier bouton de la chemise détaché. C’est surtout le cas en été, et c’est d’autant plus à la mode que la tendance vient des grands studios (dans lesquels on étouffe durant les grosses chaleurs). Autre alternative à la cravate : la cravate texane, arrivée avec les flots de réfugiés du Dust Bowl. Beaucoup considèrent cela comme parfaitement acceptable, même si ça fait quand même un peu redneck.
Le pantalon se porte très haut, avec la ceinture au niveau du nombril. Les bretelles ne sont plus systématiques, et on y préfère généralement une simple ceinture.

Le monochrome n’est plus obligatoire pour les hommes et on voit apparaître de nombreux imprimés, carreaux, etc. Cette tendance vient, elle aussi, des rationnements, les industriels faisant bien souvent leurs imprimés avec ce qu’ils ont sous la main.
Le chapeau reste courant, même si beaucoup de jeunes gens n’en portent plus en permanence.
D’un point de vue intime, le slip-kangourou est désormais la norme en matière de sous-vêtements. Il est généralement accompagné d’un débardeur, qui fait partie intégrante des sous-vêtements, quasiment personne ne portant une chemise à même la peau.

Les cheveux se portent très courts, souvent avec la nuque rasée. Ils sont volontiers gominés et brillants.
Mode féminine
La jupe se porte droite et au genou : il n’est donc pas rare de montrer ses mollets. Les bas nylon sont populaires mais, le nylon étant lui aussi rationné, relativement rares. Dans les régions chaudes, comme la Californie, il n’est pas rare de voir des femmes mollets nus en été, ce qui a amené nombre d’entre elles à se mettre à s’épiler ou se raser les jambes, pratique qui était encore relativement originale (et sulfureuse) vingt ans plus tôt. Même celles qui ne le font pas portent très souvent des bas transparents ou couleur chair, ce qui, également, aurait choqué en 1920.

Les vêtements sont près du corps et révèlent largement la silhouette, qui se veut fine, élancée et athlétique. Le port du chapeau en public reste très largement obligatoire dans la bonne société : une femme en cheveux reste une femme légère et de petite vertu. Dans les classes populaires, toutefois, on voit de plus en plus de femmes sortir sans chapeau.
Les vêtements aux coupes d’inspiration militaire, avec boutonnières et épaulettes, sont monnaie courante.

Les vêtements d’hommes ne sont plus réservés aux lesbiennes : dans bien des cas, les travailleuses en usine ont adopté les vêtements de leur mari parti au front, par exemple. Ces vêtements sont également prisés par celles qui veulent affirmer leur indépendance, ou tout simplement par celles qui ont peu de moyens, le prêt-à-porter masculin étant fréquemment soldé.


Cette tendance a amené peu à peu les couturiers à proposer des pantalons pour femmes. Sur les plages, bermudas et jupe-culottes montant très au-dessus du genou ont fait leur apparition. Montrer ses coudes est désormais possible, que ce soit en T-shirt ou en chemisier.

Les tenues de sport peuvent même remonter jusqu’au haut des cuisses, mais une telle chose est plutôt réservée aux toutes jeunes filles et aux adolescentes : une femme mariée ne se permettrait pas une telle chose.

La lingerie est désormais très courante, et les dessous affriolants font partie de la tenue normale d’une bonne épouse attendant le retour de son mari. La plupart des publicités pour ce type de dessous surfent d’ailleurs sur des messages de type « Comment le satisfaire »/ »Le repos du guerrier », etc. Pour qui porte des bas (le collant n’existe pas encore et les bas auto-adhésifs non plus), le porte-jarretelles est une obligation.

Le corset se porte encore mais est nettement plus relâché que dans les décennies précédentes. La taille doit encore être marquée mais on tolère une silhouette un peu plus épaisse que dans les années précédentes : une Américaine patriote est non seulement une épouse, mais une mère, et des hanches solides ou une poitrine généreuse n’ont plus rien de honteux. L’idéal féminin, en tous les cas, se décline avant tout dans son rôle relationnel : elle est d’abord une épouse, une mère, une fille, une patriote, et beaucoup de publicités le font sentir, qui présentent leur cible dans ce type de rôle.

Pour les femmes aussi, les imprimés sont à la mode. Le vichy bleu et blanc, associé à Dorothy dans Le Magicien d’Oz et donc à une impression d’innocence et de vertu, est très populaire chez les jeunes filles (ou celles qui veulent prétendre rester jeunes).

Enfin, signe des temps : beaucoup de femmes fument, désormais. Les grandes campagnes féministes des années 30 (qui, à l’issue de leurs manifestations, allumaient des cigarettes -généreusement distribuées par Lucky Strike – devant des parterres de journalistes en les appelant « flambeaux de la liberté) et Hollywood (en popularisant dans la période pre-Code l’image de la femme fatale et mystérieuse au fume-cigarette) ont réussi à étendre aux femmes un vice qui, jusque là, leur était peu autorisé. La femme qui fume est désormais la femme libre, émancipée, mystérieuse et sensuelle.
A la maison, on porte souvent des tenues détendues, et, dès qu’il fait chaud, des robes assez légères.

La nuit, place au pyjama, qui est devenu très populaire chez les femmes, alors qu’il était quasiment inconnu vingt ans plus tôt; la robe de nuit et la nuisette font tout de même de la résistance.

Dernier point concernant les femmes, et en particulier l’hygiène féminine : les tampons sont désormais en vente libre (ils nécessitaient auparavant une prescription médicale et un examen psychologique) et la plupart des pharmacies en proposent. Aucune dame d’un milieu respectable n’achèterait cependant, sauf urgence absolue, ce genre de choses au vu et au su de tout son voisinage : en général, « ces choses-là » se commandent par correspondance et sont reçues sous pli discret, rangées dans des boîtes en carton colorées mais totalement anonymes et sans marque visible.
Ce qu’on reproche à la zoot suit
Les questions vestimentaires vont occuper considérablement l’opinion à Los Angeles, durant le mois de juin 1943. La zoot suit, en particulier, cristallise les reproches et les haines. Et ce pour plusieurs raisons :

La zoot suit est antipatriotique
Le porteur de zoot utilise énormément de tissu. Ce qui signifie qu’il déclare ouvertement avoir des approvisionnements illégaux, pour lesquels ne s’appliquent pas les règles de rationnement.
La zoot suit est peu virile et peu (ou trop) féminine

Ni le pachuco ni la pachuca ne respectent les règles implicites de la mode.
Le pachuco est un homme qui se soucie réellement de son apparence, ce qui est peu viril et habituellement la marque des homosexuels. Mais dans le même temps, il développe une attitude très macho et ultra-virile, ce qui est en contradiction avec ses choix vestimentaires. Il brouille donc les codes et dérange.
La pachuca porte des vêtements d’homme et se sert souvent de bretelles pour souligner sa poitrine. Elle se maquille trop, rit trop fort, est trop « libérée » pour ne pas être une prostituée en puissance : bref, elle est vulgaire.
C’est la tenue des voyous
La zoot suit est totalement associée aux voyous, désormais. C’est la tenue « racaille » de l’époque, soulignée par un style de comportement particulier : mains dans les poches, silhouette généralement tournée vers l’arrière (on perçoit cela comme un signe de décontraction distante et de style). C’est l’attitude de quelqu’un qui ne travaille sans doute pas et obtient ses revenus de manière peu recommandable.
C’est la tenue des amateurs de mambo
Et le mambo est une musique de sauvages. Une musique de dégénérés, qui exalte les plus bas instincts de l’être humain et l’encourage à la débauche.
Ce n’est pas (et ne peut pas être) une question de racisme
Ces événements ne sont pas que des questions de costume. Ils révèlent de profondes tensions raciales dans notre pays. Des tensions que je déplore et qui m’inquiètent depuis longtemps ; c’est un problème qui remonte très loin dans notre histoire, et que nous n’avons pas encore été capables de regarder en face. Eleanor Roosevelt, First Lady, au lendemain des Zoot Suit Riots.
Le racisme est un sentiment étranger à la Californie, et qui cherche à voir dans ces émeutes des causes pouvant laisser à penser que mes concitoyens nourrissent des idées aussi basses ne peut être qu’un propagandiste communiste. Fletchet Bowron, maire de Los Angeles, en réponse à Eleanor Roosevelt.
Le racisme existe bien aux Etats-Unis, tout le monde le sait. Mais il n’existe pas en Californie. Le racisme, c’est quelque chose qui se passe en Louisiane, ou dans le Mississippi, bref dans le Vieux Sud. Mais pas en Californie. Si les Californiens n’aiment pas les zoots, c’est pour des raisons purement objectives : ils sont excédés par ces voyous vulgaires et bruyants, qui vivent d’expédients, sont anti-patriotes et semblent, de plus, jouir d’une parfaite impunité grâce aux avocats payés par les grandes fortunes hispaniques soucieuses de se concilier la rue. Tout cela est parfaitement objectif.
Petite anecdote concernant les bas nylon et leur pénurie durant la guerre puisque le nylon est désormais employé à confectionner des parachutes et autres équipements militaires ; les femmes assistent impuissantes à une pénurie générale de bas nylon. Certaines stars hollywoodiennes telles que Betty Grable vont même jusqu’à vendre aux enchères, à des sommes colossales, leurs propres bas nylon afin de reverser les bénéfices récoltés et soutenir l’effort de guerre. Mais pour nos Américaines, la crise du bas nylon est difficile à endurer. Heureusement, les femmes ont de la ressource et choisissent l’option trompe-l’œil : dessiner le long de la jambe, à l’aide de crayons à maquillage, la fameuse couture, et se frottent la jambe – désormais épilée- avec du thé pour les faire brunir. Ni vu ni connu, j’t’embrouille !
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