
George Hodel est né en 1907 à Los Angeles. Il est le fils d’une famille modeste d’immigrés juifs venus de Russie. Très jeune, il se fait remarquer par ses capacités intellectuelles remarquables (un test de QI, passé au lycée, lui accorde un score de 186) ; enfant-prodige, il est très doué pour le piano (vers huit ans, il donne des concerts en solo dans les grandes salles de la ville ; à dix, il rencontre Sergei Rachmaninoff, qui s’est rendu en Californie uniquement pour le voir). A quinze ans, ayant terminé le lycée, il intègre Caltech. L’année suivante, il doit quitter l’institution, suite à un scandale sexuel : il a mis enceinte la femme de l’un de ses professeurs, de vingt ans plus âgée que lui.
En 1928, il vit un temps, sans l’épouser, avec Emilia, de qui il a un enfant (Duncan), avant de se séparer d’elle deux ans après. Il épouse alors Dorothy Anthony, une jeune mannequin, avec qui ils ont une fille, Tamar. Le nom de Tamar est un curieux choix, pour un Juif : un prénom ambivalent, qui peut être de bon ou de mauvais augure, et qui a une connotation sexuelle chargée. Dans la Bible, Tamar, après le décès de ses trois époux successifs (le dernier étant le fameux Onan), se prostitue pour subvenir à ses besoins, ce qui va l’amener à avoir des relations sexuelles avec son beau-père Juda, dont elle aura un fils. Deuil, prostitution, inceste : curieux nom pour une petite fille.
En 1936, Hodel obtient son diplôme de médecine de l’université de San Francisco et est embauché au bureau d’hygiène publique du comté de Los Angeles, dont il prend rapidement la tête. Il devient un personnage important de la scène intellectuelle et artistique de Los Angeles dans les années 1940 : on le voit régulièrement jouer (divinement) du piano dans les soirées mondaines, mais également fréquenter Man Ray, John Huston et les groupes surréalistes. Man Ray l’initie au sadomasochisme, ainsi qu’à des côtés plus sombres du surréalisme. En parallèle, Hodel est souvent vu avec des hommes de la jeunesse dorée d’Hollywood : fils de stars ou de grands producteurs, dont beaucoup mènent une vie de fêtard permanent, entre alcool, drogue et filles faciles. En 1941, il après un nouveau divorce, il épouse Dorothy « Dorero » Harvey, qui vient elle-même de quitter John Huston. Une deuxième épouse qui a le même prénom que la première provoque quelques confusions dans son entourage familial. La proximité avec Man Ray est réelle : Dorothy et Juliet, la femme de Man Ray, sont souvent utilisées conjointement comme modèles, et il se murmure que les deux couples pratiquent l’échangisme.

Les affaires vont alors très bien pour Hodel : en plus de son poste au bureau d’hygiène publique du comté (où il organise les campagnes de vaccination et est la voix et le visage locaux de la promotion des vaccins : à ce titre, il est l’une des grandes figures progressistes locales), il a ouvert un cabinet à Hollywood, où il pratique la médecine générale et la gynécologie. Cette dernière pratique est une spécialité rare dans la région à l’époque et son cabinet reçoit une clientèle très importante, dont il accepte de traiter une partie sans la faire payer, au nom de la tzedakka (équivalent juif de la charité). Comme il est connu comme étant le gynécologue de plusieurs stars, plusieurs blagues graveleuses circulent sur lui en ville. Il est enfin, en parallèle, consultant médical pour l’United Nations Relief and Rehabilitation Administration, intervenant à ce titre auprès des victimes de guerre.
En 1945, George Hodel achète l’immense Sowden House, l’un des monuments historiques de Los Angeles (même quartier et même architecte que l’Ennis House) : les affaires vont donc très bien pour lui. Il s’y installe avec sa deuxième épouse, mais également sa première, et même la mère de son premier enfant. S’ajoutent à ce harem quelques maîtresses de passage.

La police ennuie pour la première fois George Hodel en 1945, quand sa secrétaire Ruth Spalding meurt de ce qui semble être une overdose de médicaments. Les enquêteurs se rendent compte que Spalding faisait chanter Hodel, à qui elle extorquait d’importantes sommes en échange de son silence concernant des pratiques médicales frauduleuses (en particulier des tests médicaux facturés mais jamais réalisés, ainsi qu’un grand nombre d’avortements discrets). Hodel parvient à se disculper, en montrant qu’au moment de la mort de Spalding, il était en Chine pour participer à une opération humanitaire.
En 1947, surgit l’affaire du Dahlia Noir. Le meurtre présentant des similarités avec un tableau de Man Ray, tout le groupe surréaliste est soupçonné, et Hodel ne fait pas exception. A part sa passion pour les travaux de Man Ray (il possède La Jumelle, un tableau de Man Ray datant de 1939, et qui représente une femme coupée en deux), d’autres éléments le relient à Short : elle a été sa patiente en gynécologie, accueillie gratuitement car ne pouvant pas payer ; enfin, ils ont sans doute été brièvement amants, courant 1946. Autant d’éléments qui permettent de faire de George Hodel l’un des suspects sur la short list du LAPD. Mais rien de plus.

Autre fait pouvant relier le meurtre de Short au mouvement surréaliste : la position dans laquelle le cadavre a été retrouvé est la même que celle du corps dans l’installation de Duchamp Etant Donnés. L’installation a été révélée au public fin 1947 mais des membres du mouvement ont pu la voir dans un atelier new-yorkais dès 1945.

Il redevient un suspect intéressant pour le LAPD en 1949, quand sa fille Tamar, âgée de 22 ans, l’accuse d’inceste et d’abus sexuels. Elle dit que Hodel l’a mise enceinte quand elle avait 15 ans, avant de pratiquer sur elle un avortement illégal. Elle décrit l’ambiance à Sowden House comme une sorte de vaste harem, où toutes les femmes, y compris sa propre fille, doivent être au service sexuel de Hodel. Elle parle de patientes droguées et amenées à Sowden House pour participer à des orgies ou des séances sadomasochistes, et d’une emprise de Holden sur les esprits de toutes celles qui vivent avec lui, à la manière d’un gourou. Elle cite, comme témoin des viols subis et des autres actes dont elle parle, les trois épouses de Holden. Emilia refusera d’être entendue par les enquêteurs. Les deux Dorothy (y compris la propre mère de Tamar, donc) témoigneront au procès, en indiquant que Tamar est mentalement dérangées et mythomane, et qu’elle fait tout cela pour se venger de Holden, qui, justement, n’a pas répondu à ses faveurs. Le procès tourne en faveur de Hodel, Tamar étant décrite dans toute la presse comme une jeune femme perturbée, cherchant désespérément l’attention d’un père trop brillant et trop distant, mais fondamentalement innocent. Hodel est acquitté, Tamar internée pour quelques années. Mais au cours du procès, un élément fait tiquer certains policiers : Tamar a prétendu que son père est le meurtrier du Dahlia Noir.
Il est interrogé dans le cadre de l’enquête sur le Dahlia, ainsi que sur celle du Green Twig Murder, dont on le soupçonne également. Profitant de réparations à faire à Sowden House, le LAPD truffe sa maison de micros, fin 1949 et une quinzaine d’hommes se relaient pour l’écouter en permanence. Dans un premier temps, les conversations de Hodel sont difficiles à suivre, car il parle souvent en yiddish à la maison, et il n’y a pas beaucoup d’agents du LAPD qui comprennent cette langue. Mais les transcriptions, et un traducteur spécialisé, ensuite, permettent de révéler des éléments de preuve concernant les pratiques d’avortements illégaux de Hodel. Puis, au bout de quelques semaines, le médecin semble s’apercevoir de la présence des micros, car à partir de cette date il se met à parler en anglais chez lui, à haute voix, sur un ton souvent amusé, voire provocateur, en flirtant avec les soupçons qui pèsent sur lui : « Supposons que j’aie tué le Dahlia Noir. Supposons seulement. Le problème c’est qu’ils ne peuvent rien prouver. Et ils ne peuvent pas non plus faire parler mon ancienne secrétaire, parce qu’elle est morte. Et le témoignage de ma fille est nul, parce qu’elle est folle. Mais ils ont quand même l’air de penser que j’ai tué Lisa. Et peut-être l’ai-je fait, en effet, j’en serais capable, et ce serait un acte hautement surréaliste. Et peut-être que Ruth, c’est moi aussi. Qui sait ? ». Visiblement, Hodel s’amuse. Mais dans le même temps, il semble estimer que les choses commencent à aller trop loin. En 1950, il vend Sowden House et part s’installer à Hawaï, où il devient superviseur des services de psychiatrie pénitentiaire de l’île ; puis en 1953, il s’installe aux Philippines, où il demeure jusqu’à sa retraite en 1975, date à laquelle il rentre en Californie. A cette époque, l’affaire du Dahlia Noir est oubliée depuis longtemps et son retour sur le territoire américain passe inaperçu. Au milieu des années 1980, quand il apprend que James Ellroy est en train de faire des recherches dans le but de rédiger un roman policier sur l’affaire Short, Hodel le rencontre à plusieurs reprises, et met à sa disposition un certain nombre de documents personnels. Cela lui vaudra des remerciements d’Ellroy, ainsi qu’un exemplaire dédicacé de la première édition de The Black Dahlia, qu’à la mort d’Hodel on retrouvera sur sa table de nuit. Il décède paisiblement chez lui en 1999. Quelques années plus tard, son fils Steve Hodel, qui a fait carrière dans le LAPD et vient de prendre sa retraite, écrit un livre pour déclarer que son père était bien l’assassin du Dahlia Noir. Mais sa thèse reste contestée.
Quelques semaines avant son départ, fin 1949, un grand jury avait estimé que dans l’affaire du Dahlia Noir, Hodel était sur la liste des cinq suspects les plus crédibles. Quand il s’envole pour Hawaï en 1950, le LAPD était sur le point de l’arrêter. Par ailleurs, en 1951, Tamar Hodel accouche d’une petite fille, qu’elle baptise Fauna. George déclare que le père de Fauna est « un nègre inconnu », et confie l’enfant à l’assistance publique. Fauna sera élevée à Reno par une famille afro-américaine d’adoption. Dans les années 2010, Fauna, ayant appris ses origines, fera exécuter des tests ADN qui révéleront qu’elle n’a pas d’origine noire, et qu’elle est vraisemblablement la fille de George Hodel.