I conciliari

Ce que je veux dire, cugino, c’est que notre groupe n’a rien de secret. Ce n’est pas une société invisible avec des serments, des mots de passe et tout cela. Ce n’est pas non plus une sorte de maçonnerie. Mais disons que c’est un groupe d’échanges et de discussions privé. On y est admis sur invitation. Et on n’a pas besoin de demander l’autorisation à son arrière-grand-oncle pour cela.

Justement, l’arrière-grand-oncle, parlons-en. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit : j’aime ma famille de tout mon cœur. Mais. Il y a un « mais ». Mais peux-tu m’expliquer en quoi mon oncle Duncan, qui a grandi à une époque où la claymore était le sommet de la technologie, et le Black Dinner le sommet de la diplomatie, comprend au monde qui est le nôtre aujourd’hui ? Il est plein de qualités, tonton Duncan. Mais il ne comprend plus rien à ce qui l’entoure.

Alors bien entendu, il y a l’ancienneté, la tradition, tout ça tout ça. Je ne le remets pas en question. C’est très bien. Sauf que ceux qui tiennent réellement les destinées du Clan et de la Famille entre leurs mains, aujourd’hui, ceux qui ont vraiment payé pour la reconstruction, et, si tu veux bien me passer cette expression, ceux qui sont en train de rattraper les conneries de nos aïeux, c’est nous. C’est toi, c’est moi, c’est ma sœur, mon cousin Beryn, ton cousin Della Passaglia, bref tous ceux qui ont réellement les mains dans le cambouis, et qui, au jour le jour, rapportent le pognon et les influences qui font que ton arrière-grand-père peut passer ses nuits à s’amuser à faire tourner les tables tout en pétant dans la soie sans rien foutre, que ma petite-nièce peut jouer les divas à Londres sans se soucier d’argent et qu’oncle Augie n’a pas à apprendre à signer un chèque lui-même. Tu vois ce que je veux dire ?

Et ces gens-là, ceux qui font réellement tourner la boutique, aujourd’hui, ils n’ont nulle part où se voir, où se rencontrer. A chaque réunion de famille, ce sont les anziani qui décident de tout entre eux, qui nous montent les uns contre les autres, qui nous mettent en concurrence parce qu’ils pensent que c’est comme ça que les forts émergent. Ouais. Sans doute. Mais c’est aussi comme ça qu’on gâche des talents, du temps et de l’énergie.

Moi, ce que je pense, et je ne suis pas le seul à le penser : tous ceux de notre groupe partagent cet avis ; ce que je pense, donc, c’est qu’ils ont peur. Peur de nous, peur de ce que nous représentons, peur du pouvoir que nous détiendrions si nous passions notre temps à œuvrer ensemble au lieu de nous tirer dans les pattes. Et je pense aussi autre chose : la Grande Promesse les rend paresseux. Ils oublient qu’elle n’est pas éternelle. Ils oublient que dans pas longtemps, demain peut-être, tout peut être remis en question. L’époque où nous pouvions nous reposer sur nos lauriers et attendre tranquillement que passent les siècles à l’ombre d’une Camarilla complaisante est terminée. La place qui sera la nôtre demain, il faut l’imposer aujourd’hui. S’emparer de trop de leviers de commande, de trop d’influences, pour qu’on puisse se passer de nous, et faire en sorte qu’à l’aube du vingt-et-unième siècle, le non-renouvellement de la Grande Promesse coûte tellement cher et fasse risquer tellement gros que même le Cercle Intérieur préfèrera penser à autre chose. Mais ça, ça n’est possible que si on coopère. Que si le pognon part dans les bons réseaux, auprès des bonnes personnes.

Ce dont je te parle, c’est d’un changement de paradigme. Ecoute-moi bien … aujourd’hui, ceux qui montent, ceux qu’on met sur un piédestal, ceux à qui on donne la Probation et même l’Etreinte, ceux qui détiennent tous les pouvoirs, ce sont ceux qui ont été mis en concurrence, et qui ont écrasé leurs cousins, leurs frères, leurs amis. Et après, on nous dit qu’on est une grande et belle famille, aimante et solidaire. Il n’y a pas un souci quelque part ? Imagine, imagine juste un instant … si on renversait les attentes ? Si on se disait que ceux qui méritent de monter, ce sont, au contraire, ceux qui savent coopérer, ceux qui savent aider les autres, ceux qui savent se montrer précieux pour leurs proches. Bref : ceux qui se comportent en fils, en frères, en cousins, et pas en prédateurs. Tu ne crois pas que les choses auraient déjà une autre gueule ? Attention, je ne suis pas un rouge au couteau entre les dents, et je ne te parle même pas de morale. Juste d’utilité collective. Pragmatisme, utilitarisme et capacité à vraiment penser en famille.

Voilà, c’est tout. Moi je dis ça, ce ne sont que des paroles en l’air, hein. Note bien que je ne prône aucunement la révolte ou quoi que ce soit d’autre. Mais bon, si jamais tu as envie d’en discuter un peu plus, tu as ma carte, et il y a quelques cousins partageant ces idées qui se réunissent demain soir dans la salle de bal de l’hôtel Novarro. On serait contents de t’avoir parmi nous.

Euan Dunsirn, s’adressant à Benito Putanesca lors de l’anniversaire vénitien

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