Europe
Les conséquences de la Grande Guerre n’en finissent pas de se faire sentir : si la France et la Grande Bretagne connaissent une période de relative prospérité, encouragée notamment par l’occupation des régions minières et industrielles de l’Allemagne et par la promesse d’importantes réparations de guerre, il n’en va pas de même pour l’Italie.
Italie
Bien que faisant partie du camp de vainqueurs, l’Italie s’est en effet vue refuser certains territoires qu’elle convoitait et n’a pas obtenu de zone d’occupation significative en Autriche. Elle n’obtient que le Sud-Tyrol, mais l’Albanie se voit confirmée dans son indépendance. L’endettement de l’État a amené à une dévaluation massive de la lire et à une augmentation de plus de 400% du coût de la vie. De plus, le retour des soldats du front provoque des vagues de chômage et l’industrie de guerre peine à se reconvertir. Le spectre d’une révolution communiste hante les classes aisées italiennes.
Début 1919, une première tentative de révolte nationaliste, visant à annexer par la force la ville de Fiume, dont l’adjonction à l’Italie a été refusée par le Traité de Versailles, échoue, et les affrontements entre forces nationalistes et troupes alliées font plus de 50 morts.
Le mouvement de ressentiment à l’égard des anciens alliés est particulièrement vivace chez les anciens combattants, dont plusieurs groupes forment, courant 1919, des sections politiques nationalistes. Ce mouvement est soutenu par un journal, possédé par le socialiste Benito Mussolini, et appelé Il Popolo d’Italia. En mars, les différents mouvements se fédèrent autour d’un parti, comportant des composantes syndicalistes, socialistes et nationalistes, et qui choisit comme emblème le faisceau des licteurs antique, ainsi que la chemise noire et la tête de mort. Le mouvement fasciste est né.
Le mouvement se dote rapidement de squadri, des sections composées d’anciens combattants, et prêtes à faire le coup de poing. Face aux menaces rouges, les fascistes se placent comme le « parti de l’ordre » et reçoivent rapidement le soutien de la bourgeoisie : dès la fin 1920, ils sont présents dans un grand nombre de listes électorales. Et en juin 1921, Mussolini et une trentaine d’autres élus entrent à l’assemblée nationale.
A partir de l’automne 1920, les squadri entreprennent des actions violentes contre la plupart des organismes et journaux de gauche : incendie de rédactions, bastonnade de militants, assassinat de députés. A l’été 1921, la plupart des organisations rouges ont été démantelées, y compris dans les campagnes. A la fin de l’année, le pouvoir en place ordonne à la justice de cesser toute poursuite à l’égard des activistes fascistes, considérés désormais comme des auxiliaires du maintien de l’ordre.
En août 1922, ce qui reste des forces de gauche lance une grève massive à Ravenne, et entend paralyser le pays afin de protester contre les atteintes à la démocratie. La riposte fasciste est foudroyante et très violente : des milliers de chemises noires, armés, affrontent les grévistes et font des dizaines de morts. A Parme, cependant, des quartiers entiers se soulèvent et se barricadent, interdisant l’accès aux fascistes et leur infligeant une cuisante défaite dans la rue. Face au risque d’être mis en échec, Mussolini lance la Marche sur Rome.
Des squadristes venus de toute l’Italie convergent vers la capitale à l’automne 1922. Le roi Victor-Emmanuel, craignant que la situation ne dégénère en guerre civile, refuse de signer le décret d’état d’urgence que le gouvernement lui propose et interdit à l’armée d’intervenir, favorisant par là-même le coup d’Etat. Le 30 octobre, il reconnaît la victoire fasciste et charge officiellement Benito Mussolini de former un nouveau gouvernement.
A partir de 1924, profitant d’un scandale dans lequel un député socialiste est assassiné après avoir dénoncé des fraudes lors d’élections, Mussolini assume seul le pouvoir. Théoriquement pour une durée limitée, le temps de rétablir l’ordre. En 1926, toutefois, les lois fascistissimes confirment la prise de pouvoir durable : suppression de tous les autres partis, musèlement de la presse, création d’une police politique et de tribunaux secrets, mise en place d’organisations de jeunesse.
Sur le plan économique, le Duce mène une politique libérale d’inspiration keynésienne, tout en faisant, de facto, de l’Italie une forme de paradis fiscal (pas d’impôt sur le capital, pas d’impôt sur les dividendes, pas de droits de succession), ce qui contribue à amener de notables investissements dans le pays. Dans le même temps, il est très protectionniste et favorise les grandes entreprises italiennes déjà en place. Plusieurs entreprises en faillite sont intégrées à l’Etat, qui devient le « garde-malade » de l’économie. Le fascisme encourage le corporatisme, limite la liberté d’entreprendre afin de limiter la concurrence entre entreprises italiennes et encourage à la modernisation de l’économie. Il remet également au goût du jour certains principes romains antiques : exonération complète d’impôts pour les familles de plus de six enfants, lourde taxation (puis interdiction d’héritage) des célibataires.
En 1929, les Accords du Latran rétablissent le pape comme souverain des Etats Pontificaux, désormais limités au seul Vatican, en échange d’un soutien sans faille de l’Eglise au régime fasciste. Le catholicisme devient la religion d’Etat (alors que l’Italie post-réunification était un royaume constitutionnel laïque). Pie XI accepte le marché.
Allemagne
La République de Weimar, établie en 1918 pour succéder au régime impérial, a eu d’abord à affronter le risque d’un coup d’État spartakiste (communisme non léniniste). Dès 1919, des Freikorps, groupes paramilitaires composés d’anciens combattants et de volontaires, se constituent pour faire face à la menace socialiste. Des affrontements de rue ensanglantent la quasi-totalité du pays. L’incapacité à maintenir l’ordre, à laquelle s’ajoute les humiliantes conditions acceptées par le gouvernement au Traité de Versailles, rendent le pouvoir très impopulaire.
En mars 1920, les Freikorps occupent Berlin et tentent d’installer Wolfgang Kapp, un journaliste favorable à un redressement nationaliste, au pouvoir. Une grève générale, dirigée par les mouvements socialistes, paralyse le pays et chasse Kapp du pouvoir au bout de deux semaines. La république est sauve mais le système politique a fait la preuve qu’il n’était capable ni d’empêcher un coup d’État paramilitaire, ni de lutter contre les grévistes. Le démantèlement des Freikorps amène certains de leurs membres à créer des groupes d’action terroriste secrets, notamment l’Organisation Consul, qui ajoute à l’idéologie nationaliste un élément antisémite jusque là peu présent. Avant d’être démantelée en 1923, l’Organisation Consul parviendra à éliminer une demi-douzaine de politiques, dont trois ministres. Au moment de l’arrestation de ses dirigeants, Consul compte déjà plus de 5000 membres et son réseau s’étend partout dans le pays.
1923 est une année-tournant : le gouvernement de la République de Weimar n’ayant plus les moyens d’honorer la dette de guerre consentie au Traité de Versailles, il cesse les paiements à l’égard de la France et de l’Angleterre, ce qui provoque l’occupation de la Ruhr, poumon industriel du pays. Les deux puissances alliées se paient sur la bête, en s’emparant des réserves de charbon et d’acier des industries de la Ruhr.
L’asphyxie de l’économie allemande encourage le gouvernement à faire marcher la planche à billets, provoquant un effondrement de la monnaie. Hyperinflation. En janvier, 1 dollar américain équivalait à 4.2 marks. En juin, 1 dollar vaut 1 million de marks. En août, 4200 milliards de marks. Les Allemands sont ruinés. Mais d’un autre côté, les grandes entreprises et l’État se débarrassent de toutes leurs dettes (rédigées en marks, une monnaie qui ne vaut plus rien).
En octobre 1923, une nouvelle tentative de putsch échoue mais une fois encore, la république a eu chaud : les insurgés ont pu rassembler non moins de 20 000 hommes armés, qui ont été défaits dans une bataille en rase campagne par l’armée régulière. Un mois plus tard, à Munich, dans une brasserie, un jeune orateur appelé Adolf Hitler, à la tête d’un micro-parti (le NSDAP : Parti National et Socialiste de Travailleurs Allemands), rassemblant à la fois des éléments socialistes et des éléments nationalistes, annonce qu’il prend le pouvoir. Le « pustch de la Brasserie » échoue lui aussi et les dirigeants du NSDAP sont emprisonnés pour quelques années, mais, en leur absence, leur légende va grandir. Le livre Mein Kampf, rédigé durant l’emprisonnement d’Adolf Hitler, et qui fait la synthèse de thèses nationalistes, socialisantes et antisémites, connaît un succès d’abord limité aux seuls militants du parti, mais qui, lentement, va aller croissant.
En décembre 1923, le gouvernement émet une nouvelle monnaie, le Retenmark, au même taux que le mark de janvier 1923. L’Allemand de base est ruiné mais les alliés quittent la Ruhr, peu satisfaits d’avoir été payés en monnaie de singe mais ne pouvant faire autrement.
A partir de 1924, la situation semble s’améliorer. L’Allemagne revient sur la scène internationale, adhère à la Société des Nations en 1926 et signe avec la France et la Belgique des traités de reconnaissance mutuelle des frontières. Entre 1924 et 1929, l’économie allemande retrouve un peu de son lustre d’antan, notamment du fait d’une intensification de ses exports. Les machines-outils allemandes, prisées par l’industrie automobile américaine notamment, assurent des revenus considérables et emploient des millions de personnes. Mais l’Allemagne dépend énormément du commerce international et des capitaux étrangers. Ce qui fera d’elle une victime toute désignée lors de la crise de 1929…
En 1926, Fritz Lang (ci-contre) tourne Metropolis, film hanté par le spectre de la dictature et de la normalisation forcée des individus. En décembre 1929, le journalisme Joseph Goebbels « découvre » sur scène la jeune actrice Leni Riefenstahl : ses articles enthousiastes vont lancer la carrière de celle qui sera, dix ans plus tard, la réalisatrice officielle du Troisième Reich.
URSS
La guerre civile consécutive à la révolution de 1917 a fait rage jusqu’en 1921, date à laquelle les derniers généraux Blancs ont été vaincus ou se sont rendus. Entre-temps, Lenine a créé le Komintern, organisme de la Troisième Internationale chargé de propager la révolution socialiste partout dans le monde. Mais l’écrasement des spartakistes allemands, puis l’échec du régime de Kun en Hongrie, ont limité l’action du Komintern à une institution chapeautant les partis communistes installés à l’Ouest.
Le régime s’est durci au cours de la guerre civile, avec la mise en place de la Tchéka (police politique) et celle de réquisitions agricoles importantes. Des famines ont ravagé l’Ukraine et les régions rurales de Russie en 1921 et 1922, suite à la tentative de socialisation à marche forcée de la production agricole. Dès 1919, la Tchéka a commencé à désigner comme ennemis du régime : les socialistes trop tièdes, les anarchistes, les démocrates, le pacifistes, les sionistes, les libéraux, et bien entendu les monarchistes. Entre 1919 et 1921, cela a amené à la dissolution de la plupart des partis d’opposition. Dès 1921, le parti bolchévik est, de fait, parti unique.
Attaqué sur tous les fronts (guerre contre la Pologne, révolte des marins de Kronstadt, grèves paysannes), Lenine doit accepter, en 1921, un retour en arrière partiel et lance la NEP (Nouvelle Politique Economique »), qui autorise à nouveau une propriété privée limitée, notamment pour les agriculteurs. Les réquisitions forcées de blé sont remplacées par un impôt en nature, élevé mais prévisible.
A partir de 1922, l’état de santé de Lénine se détériore : plusieurs attaques cérébrales le clouent au lit et lui font perdre la plupart de ses capacités. Une guerre de succession s’engage, qui verra, contre l’avis de Lénine lui-même, l’avènement de Joseph Djougatchvili, dit Staline.
S’appuyant sur un réseau important d’amitiés au sein de la bureaucratie soviétique et dans la Tchéka, Staline reprend dès 1924 les rennes du pouvoir, et va éliminer méthodiquement la plupart de ses opposants. Dès 1925, Trotsky, Zinoviev et Kamenev sont exclus du Politburo, et bientôt forcés à quitter le pays. Ayant ainsi évincé l’opposition à sa gauche, grâce au soutien de la « droite » du parti, représentée par Boukharine, Staline, à partir de 1928, entreprend d’éliminer Boukharine. En 1929, le pouvoir soviétique, jusqu’alors oligarchique, est devenu un pouvoir personnel.
Turquie
En 1918, le Traité de Sèvres a acté le démantèlement de l’Empire Ottoman, qui se trouve occupé par les forces alliées : Italiens dans le Dodécanèse et à Antalya, Français en Cilicie et à Sivas, Grecs à Smyrne, en Anatolie et dans les îles de la Mer Egée. Istanbul est une zone démilitarisée. En tout, le gouvernement ottoman ne contrôle plus lui-même qu’un quart de son territoire.
Le politicien et militaire Mustapha Kemal prend la tête d’un mouvement de refus du Traité de Sèvres, et accuse le sultan Mehmed VI d’avoir trahi l’empire en le signant. Craignant des frictions avec les puissances victorieuses, Mehmed met la tête de Kemal à prix. Kemal, de son côté, remporte une victoire électorale en 1920 et propose l’abolition du régime monarchique. Le sultan exhorte alors ses sujets à prendre les armes contre les kémalistes. Une guerre civile éclate, qui va opposer plusieurs camps : Turcs loyalistes (favorables au sultan), Turcs kémalistes (favorables à une république), nationalistes pan-turcs (dirigés par Enver Pacha, ils sont d’abord alliés au sultan, puis changent de camp pour rallier Kémal, avant de concentrer leurs efforts dans la lutte contre les indépendantistes ; ils sont favorables à l’abandon des territoires arabes et à la formation d’une grande nation turque unie, allant d’Istanbul aux territoires Ouyghur de Chine), indépendantistes arméniens, indépendantistes azhéris, indépendantistes kurdes, mais également mouvements socialisants, anarchistes, etc. Dans le même temps, les Soviétiques interviennent au nord pour soutenir les indépendantistes arméniens, tandis que les Français et les Italiens tentent de maintenir l’ordre sur la côte méditerranéenne, et que les Grecs en profitent pour arracher aux Turcs quelques possessions en Mer Egée.
De cet incroyable chaos, nait, en 1922, la République Turque. Mustapha Kemal parvient au pouvoir, négocie le retrait des alliés, obtient la démission de Mehmed VI. Au passage, le territoire turc s’est réduit considérablement (en perdant toutes les zones arabes) mais il a également gagné en cohérence.
Kemal met en place un régime républicain semi-autoritaire mais, entre 1922 et 1924, surprend le monde entier par l’ampleur de ses réformes : suppression de l’Islam en tant que religion d’Etat, proclamation d’une république laïque, droit de vote des femmes, interdiction du port du tchador dans l’espace public, libéralisation de l’enseignement (désormais autorisé à tous, et plus seulement aux religieux), liberté de culte (fin de la dhimma), renoncement de la Turquie à un certain nombre de revendications territoriales, rapprochement avec l’Occident, destruction du califat sunnite d’Istanbul (qui provoquera, le sunnisme n’ayant donc plus l’équivalent de son pape, la création d’un grand nombre de mouvements se réclamant du califat et rivalisant dans leur adhésion à un Islam aussi pur que possible, dont les Frères Musulmans, en 1926), mais aussi assimilation nationale (les minorités grecques, kurdes et arméniennes doivent s’assimiler ou partir), interdiction des syndicats et des partis d’opposition, culte de la personnalité. En 1926, le Complot de Smyrne, tentative d’assassinat ratée contre sa personne, permet à Kemal de renforcer encore son autorité, en montrant à quel point le jeune Etat turc est menacé.
Kemal déclare néanmoins à plusieurs reprises qu’il n’a pas l’intention de conserver ce pouvoir éternellement et que cette phase autoritaire est nécessaire pour faire sortir le pays du Moyen-Âge et l’amener vers la modernité. En 1929, alors que les députés lui offrent la présidence à vie, il la refuse, déclarant : « Je ne compte pas mourir en laissant derrière moi l’exemple pernicieux d’un pouvoir personnel. Je compte fonder une république libre, aussi éloignée que possible du bolchévisme que du fascisme. »
Sur le plan intérieur, le kémalisme se manifeste par d’ambitieuses politiques de grands travaux : chemins de fers, modernisation des ports, industrialisation, revalorisation de l’agriculture. Un institut d’agronomie et plusieurs universités techniques sont créés à Istanbul. A la fin des années 1920, la Turquie est un brillant exemple à la fois de modernisation et d’occidentalisation d’un pays jusque là considéré comme arriéré.
Arabie
La Grande Révolte Arabe de 1916-1918 a laissé à beaucoup un goût amer : si les Arabes y ont bien gagné leur indépendance, ils n’ont obtenu qu’une petite part de ce que les Britanniques leur avaient promis s’ils les aidaient à lutter contre les Ottomans.
En Arabie péninsulaire même, le pouvoir est désormais aux mains de la Maison de Saoud, un clan perçu comme illégitime car ne descendant pas des Cheriffs de La Mecque, ni de la famille du Prophète. Le clan Hachémite, représentant la noblesse arabe traditionnelle, a cependant eu à s’exiler, par crainte d’assassinats de la part des Saoud.
Contrairement aux attentes arabes de 1916, l’ensemble du Machrek n’a pas été réunifié, bien au contraire : Egypte, Syrie, Liban, Palestine, Irak, sont morcelés en autant de protectorats contrôlés par les Français et les Britanniques, et non réunis sous une seule couronne arabe.
La tentative hachémite de reprise du pouvoir échoue en 1924 lors de la Bataille de La Mecque, où leurs partisans sont défaits par les Saoud. Puis en 1925, 1927 et 1929, les derniers bastions rebelles tombent les uns après les autres.
Les Saoud doivent cependant composer avec les Britanniques, qui leur imposent, dès 1923, une monarchie hachémite à leurs portes, sous la forme de l’Emirat de Transjordanie.
En 1929, l’Arabie est encore un pays en semi-guerre civile, mais qui commence à se relever et envisage sérieusement la mise en exploitation de ses réserves pétrolières, ce qui, dans les années suivantes, va considérablement modifier l’équilibre des pouvoirs mondiaux.
Palestine mandataire
Le traité de Sèvres a prévu l’administration de la Palestine Mandataire (équivalent à Israël + Jordanie + sud-Liban actuels) par la Grande-Bretagne. Mais dès l’arrivée des administrateurs britanniques, des tensions sont apparues : la population locale est en effet fortement divisée, les Juifs (un tiers de la population) et les Arabes (deux tiers) s’étant tous deux vus promettre par les services secrets britanniques d’avoir un Etat indépendant à eux s’ils contribuaient aux révoltes contres les Turcs. Entraînés et armés par deux ans de conflit, les deux camps entendent bien obtenir l’indépendance promise. Et revendiquent les mêmes territoires. Le mandat confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations stipule que l’administration britannique a trente ans pour « placer le pays dans des conditions qui permettront l’établissement d’un foyer national juif et le développement d’institutions d’autogouvernement, dans le respect des autres populations locales et de leur droit à l’autodétermination. » Ce mandat est le résultat de manœuvres opposant la Grande-Bretagne à la France : les Anglais ont obtenu la majorité des mandats sur l’ancien empire ottoman, et notamment les riches zones d’Irak et d’Egypte, quand les Français se sont contentés de la Lybie et de la Syrie. Mais les Français ont fait en sorte que leurs chers alliés héritent de cette véritable mission impossible.
Si les Juifs ont toujours été présents dans la région, une vague d’immigration venue de Russie, suite aux grands pogroms des années 1840-1860, a considérablement augmenté leur population. De plus, les nouveaux venus, lettrés, souvent éduqués, ont rapidement gravi les échelons de la société locale, et ce d’autant plus que les Ottomans leur ont ouvert les bras (tous les Juifs savent lire, ne serait-ce que pour pouvoir faire leur bar-mitzvah à 12 ans ; comparativement, on estime le taux d’alphabétisation au sein des populations rurales de l’empire ottoman à 4% pour les hommes et 0.05% pour les femmes. L’empire ottoman ayant toujours été en pénurie de cadres administratifs et ayant toujours eu un temps de retard sur l’Europe en matière d’éducation et de développement technique, les différents gouvernements ont décidé de faciliter l’installation de ces populations déjà éduquées, occidentalisées et porteuses des techniques modernes issues de la révolution industrielle).
Ainsi, en 1900, alors que les Juifs composaient un tiers de la population de Palestine, ils représentaient 80% des médecins, des architectes, des avocats : bref, de toutes les professions pour lesquelles l’alphabétisation est la condition sine qua non d’accès. Cet accès à des classes plus élevées leur permet de refuser certains aspects de la dhimma : s’ils paient toujours l’impôt religieux (du moins jusqu’à la fin de l’empire ottoman), ils refusent désormais les autres aspects (humiliations rituelles, port de vêtements spécifiques, marques de respect ostensible envers les musulmans, interdiction de possession de certains types de bien, etc.). La généralisation de l’usage de techniques agricoles modernes dans les kibboutz (tracteurs, engrais, irrigation) ont produit une augmentation considérable de la production agricole, mais ont également ruiné les petits exploitants arabes traditionnels.
Un début de guerre civile éclate en 1919 et les Britanniques ont bien du mal à empêcher les affrontements de grande ampleur. En avril 1920, les émeutes de Nabi Moussa ravagent les quartiers juifs de Jérusalem et font plusieurs morts. En riposte, les groupes d’autodéfense juifs (Haganah) commencent à s’organiser en véritable armée parallèle et mènent plusieurs raids dans des territoires musulmans.
Dès 1921, ils proposent un premier plan de partage du territoire : deux tiers du territoire pour les Arabes, un tiers pour les Juifs. Aux Arabes les champs pétrolifères, aux Juifs l’accès à la mer et au commerce. Les représentants des deux camps acceptent le traité, et en 1923, nait l’Emirat de Transjordanie (qui est aussi une occasion pour les Britanniques de confier le pouvoir à un Hachémite, ce qui leur permet de rappeler à leurs alliés saoudiens, jugés un peu trop indisciplinés, que leurs rivaux pourraient bien revenir du jour au lendemain s’ils ne marchent pas droit). Les nombreuses colonies juives installées en Jordanie sont évacuées. Les Britanniques refusent toutefois la contrepartie et ne vident pas la zone juive des populations arabes.
De plus, dès la signature du traité, le Grand Moufti de Jérusalem Amin al-Husseini le dénonce, et forme autour de lui un mouvement nationaliste arabe qui déclare que Jérusalem est une ville sainte de l’Islam. Cette idée, jusqu’alors inconnue, ne connaît d’abord pas d’écho important. Mais la chute du califat turc en 1924 amène progressivement l’Université Islamique du Caire à être considérée comme l’autorité en matière de théologie sunnite. En 1929, le Moufti obtient de deux Docteurs de la Foi de cette université une fatwa reconnaissant la légitimité de sa thèse.
Dans le même temps, se forment des groupes nationalistes arabes laïques, notamment d’inspiration socialiste. Les groupes nationalistes juifs sont également morcelés : si la Haganah est d’inspiration social-démocrate, d’autres groupes émergent, notamment d’inspiration fasciste. A partir de 1928, certains groupes sionistes entretiennent même des rapports étroits avec le NSDAP allemand, partageant avec lui l’avis que les Juifs doivent quitter l’Europe, pour se rendre tous en Palestine. D’autres groupes, comme la Légion Sioniste (plus tard Irgoun) de Jabotinsky, composée d’anciens combattants de la Grande Guerre, sont favorables à une conquête armée d’Israël, sans attendre le bon vouloir d’une indépendance accordée par les Britanniques.
D’émeute en émeute, la tension monte de part et d’autre et les Britanniques semblent impuissants à empêcher la marche vers la guerre civile.
Chine
La République de Chine, proclamée en 1912, est dans le chaos. La fin du régime impérial a amené l’avènement des seigneurs de la guerre, de puissants généraux, à la tête de fragments de l’ancienne armée impériale, et qui se disputent le pouvoir.
En 1921, Sun Yat-sen parvient à établir un semblant de paix, mais sa mort en 1926 relance le conflit. Son successeur Tchang Kaï-Tchek prend la tête du Kuomintang (le gouvernement républicain) puis soumet les seigneurs de la guerre au nord du pays. Pendant ce temps, son ancien allié Xang Jingwei, écarté du pouvoir à l’avènement de Tchang, rencontre Mao Zedong, chef de la guerilla communiste, et fait alliance avec lui afin de lutter contre les dérives dictatoriales de Tchang.
Dès la fin 1927, six grandes provinces impériales sont sous contrôle maoiste et fondent l’Etat Communiste Chinois. Le pays semble promis à un très long conflit interne.
La guerre civile est très largement financée par le trafic de l’opium, notamment à destination des Etats-Unis.
Japon
Le Japon continue son occidentalisation à marche forcée. La période 1900-1930 est un moment étrange dans l’histoire de l’île : la noblesse traditionnelle est encore en place, mais aux pères, encore daïmio ou samuraï, succèdent des fils (et des filles !) qui s’habillent à l’occidentale et investissent dans les grandes zaïbatsus (entreprises).
Si les femmes japonaises n’ont pas encore le droit de vote, elles sont déjà éligibles et peuvent s’organiser politiquement. Elles sont de plus en plus nombreuses parmi les cols blancs. La mode occidentale gagne le pays, dont la société de consommation s’empare peu à peu.
Le suffrage, jusqu’alors censitaire, est élargi à tous les hommes de plus de 25 ans. Le régime parlementaire semble bien installé, même si, à partir de 1928, il commence à montrer ses limites, quand plusieurs parlementaires socialistes sont élus et que l’empereur refuse de reconnaître leur élection.
Inde
Les années 1920 sont surtout marquées, au sein de l’empire colonial britannique, par l’activisme de Mohandas Gandhi, qui fonde en 1920 le Parti du Congrès. Le Parti du Congrès lutte pacifiquement pour l’indépendance indienne, mais aussi contre l’exploitation intensive du coton, au détriment des cultures vivrières traditionnelles. Le mouvement est naissant mais fait déjà parler de lui.
Mexique
Aux dix ans (1910-1920) de guerre civile, succèdent quelques années de paix, après la prise de pouvoir du Parti National Révolutionnaire (qui deviendra par la suite le Parti Institutionnel Révolutionnaire), qui assure au pays un début de stabilité. Mais les réformes laïques deviennent rapidement anti-catholiques et dès la fin 1925, des paysans se révoltent au cri de Viva Cristo Rey !
A partir de 1926, le Mexique s’enfonce donc dans la Guerre des Cristeros, un nouvel épisode de conflit interne opposant les modernistes laïques et urbains aux traditionnalistes catholiques et ruraux.
Le nord du pays, cependant, est relativement épargné, et, malgré l’ambiance tendue, profite d’une vraie prospérité, due en particulier à l’afflux de dollars provenant des Américains venus consommer de l’alcool au Mexique. Tijuana, en particulier, connaît une croissance considérable.