1920-1929 aux Etats-Unis

Présidents et administrations : la décennie Coolidge

Woodrow Wilson (Démocrate) s’est retiré de la vie politique à la fin de son second mandat en 1921. Il est remplacé par le Républicain Warren Harding, favorable à la modernisation (il est le premier président à faire un discours radio-diffusé) et à des quotas stricts d’immigration en provenance d’Europe : il limite en particulier le nombre d’Italiens, de Polonais et de Russes, afin de maintenir une majorité germano-anglaise parmi la population blanche américaine. Il meurt d’une crise cardiaque au bout de deux ans de mandat.

C’est son vice-président Calvin Coolidge qui le remplace, et qui est réélu à la fin de son demi-mandat. Les années Coolidge sont des années de grande prospérité pour les États-Unis, mais également de grandes tensions : en 1927, une crue majeure du Mississipi fait plus de 200 morts et des journalistes démontrent que ces dégâts sont en partie dus à l’incurie des pouvoirs publics. De fortes tensions avec les groupes politiques amérindiens amènent également Coolidge à recevoir officiellement dans le Bureau Ovale plusieurs chefs en tenue traditionnelle. En 1928, au risque de choquer une partie de son électorat, Coolidge annonce qu’il demande au Sénat d’accorder la nationalité américaine à l’ensemble des natives, qui, jusqu’ici, n’étaient considérés que comme des étrangers avec droit de séjour permanent.

En mars 1929, le mandat de Coolidge prenant fin, c’est un autre Républicain, Robert Hoover, connu pour ses positions de laissez-faire et son anti-fiscalisme, qui lui succède.

Prohibition : the noble experiment et ses limites

Après une baisse considérable en 1920 et 1921, la consommation d’alcool reprend des 1922, et on estime qu’en 1926, elle atteint les deux tiers de son volume d’avant la Prohibition, pour se stabiliser à ce niveau. Le phénomène est à ce point massif que les polices sont impuissantes à l’arrêter : le démantèlement de quelques speakeasies ou l’arrestation de quelques bootleggers ne font que donner le champ libre à leurs concurrents. Dans le même temps, le prix de vente de l’alcool a plus que doublé depuis qu’il est passé dans la clandestinité.

Dès 1921, les médecins ont obtenu le droit de prescrire des liqueurs médicales. Et si la pratique est très encadrée et surveillée, elle ne couvre pas moins un bon quart de ce qui était la consommation globale antérieurement. En d’autres termes : la réduction réelle de la consommation d’alcool n’est, malgré l’interdiction absolue, que de 9 à 10% environ.

D’autres entourloupes existent pour vendre de l’alcool en tout légalité. Tout d’abord, par le biais des congrégations religieuses : chrétiens et juifs ont besoin de vin pour leurs offices. Plusieurs monastères ont ainsi reçu l’autorisation de produire du vin de messe, et certains ont été pincés pour avoir revendu leurs excédents par ailleurs. Quatre congrégations rabbiniques à travers le pays ont également reçu l’autorisation de production (car le vin kasher doit être produit selon certains rites spécifiques). L’une au moins de ces congrégations a également été impliquée dans de la revente sous le manteau. Un rabbin a également été impliqué en 1924 dans une affaire équivalente : il célébrait le kiddoush (la bénédiction juive du pain et du vin, suivie de la consommation de ces aliments) trois fois par jour (ce qui est licite), en compagnie de nombreux invités (ce qui est toujours licite), et en leur servant d’énormes quantités de vin. Les invités ne payaient pas mais étaient encouragés à laisser de très généreux « pourboires spontanés » pour le rabbin. Accusé, le rabbin a plaidé que, selon le Shulran Ha Hur (le manuel rabbinique de tenue des offices religieux), la quantité de vin à donner à un participant à chaque kiddoush est définie comme « un verre », sans que le Shulran précise la taille du verre. Il avait donc fait le choix d’énormes chopes, de plus d’une pinte chacune. Mais comme la loi fédérale l’autorisait à « préserver ses rites religieux et culturels », il était dans son bon droit. Il fut acquitté.

Plus généralement, dans la plupart des commerces kasher, on peut trouver, durant toute la période de la prohibition, du vin kasher destiné au kiddoush. En effet, le kiddoush est une cérémonie qui est le plus souvent menée à la maison, en famille, et la plupart des familles juives conservent toujours un peu de vin kasher chez elles en cas de besoin. Les établissements vendant de tels vins sont surveillés par la police et on tient à l’œil ceux qui achètent de grandes quantités régulièrement mais les buveurs de vin en quantité raisonnable ne sont guère inquiétés : ainsi, durant toute la période de la Prohibition, on sait que les keskeedees (« qu’est-ce qu’y disent ? » : les immigrants français) installés à New York, habitués à boire quelques verres de vin rouge à tous les repas, se fournissent sans problème dans les commerces kasher.

Par ailleurs, un grand nombre de micro-églises protestantes fantaisistes ont vu le jour, qui se réunissent uniquement pour l’eucharistie, avec bien entendu partage du vin. Ce phénomène, en raison de la foi réellement présente chez beaucoup d’Américains, est cependant resté minoritaire.

Autre détournement de la loi : les vignerons de Californie n’ont pas tous arraché leurs vignes. Certains se sont convertis dans la production de concentré de raisin, vendu en briques. Ces briques portent l’inscription : « Une fois ce concentré dilué dans un galon d’eau, ne surtout pas ajouter de sucre et ne pas laisser le mélange, dans un contenant fermé, à l’abri de la lumière pendant trois semaines, et ce afin d’éviter toute fermentation. »  Malgré plusieurs tentatives d’action contre l’union viticole de Californie, le procédé a été jugé parfaitement légal.

Dès 1927, des voix commencent à s’élever pour réclamer la fin de la Prohibition, en particulier au nom de la liberté d’entreprendre. Le démantèlement de tout un secteur de l’industrie américaine a finalement, outre les mafias, surtout profité aux brasseries canadiennes et mexicaines, qui fonctionnent à plein régime. Dans tous les Etats frontaliers, au nord comme au sud des États-Unis, d’importants embouteillages les vendredis et samedis soir, à l’aller comme au retour du Canada ou du Mexique, provoquent de nombreux accidents, et ce d’autant plus que les conducteurs sont généralement fortement alcoolisés au retour.

De plus, la Prohibition a été une bénédiction pour le crime organisé en général. Des revenus faramineux ont été tirés de la vente illégale d’alcool, mais également de l’augmentation de l’usage de produits de substitution, notamment des drogues diverses. Le juteux marché de l’alcool a également augmenté les tensions entre les différents gangs et généré beaucoup de violence. En 1928, l’Attorney Général des Etats-Unis estimait que depuis le début de la Prohibition, les vols avaient augmenté de 9%, les homicides de 12.7%, les violences aux personnes de 13% et les usages de drogues de 44%. Le coût de la police pour l’Etat et les collectivités, lui, avait grimpé de 12%.

L’autre aspect, moins attendu, de la Prohibition, a été un changement dans l’image que les américains ont des femmes et de l’alcool. Alors que la culture saloon était assez macho et que les seules femmes qui y entraient étaient des serveuses ou des danseuses, il est devenu bien plus courant de voir des femmes (jamais seules mais parfois en groupes de filles) venir boire un verre dans un speakeasy. Un des effets secondaires de la Prohibition est donc que l’alcoolisme, qui ne touchait jusque là quasiment que les hommes, commence également à concerner les femmes.

Certaines des ligues de vertu à l’origine de la Prohibition commencent d’ailleurs à accepter l’idée qu’une interdiction stricte n’est pas nécessairement l’objectif absolu, ni éternel. Plusieurs de ces ligues ont en particulier commencé à admettre que la destruction de la « culture saloon », et tout ce qu’elle implique en termes de violence, prostitution, banditisme et autres, est déjà un succès en soi.

En termes financiers : on estime que durant les dix premières années de la Prohibition, le crime organisé s’est partagé environ 3 milliards de dollars au total. Soit l’équivalent d’une année du budget de l’Etat fédéral. Ramené à des valeurs contemporaines, cela équivaut à 300 milliards d’euros (l’équivalent du budget de l’Etat français) répartis chaque année entre les divers gangs. On estime que plus de 100 000 speakeasies existent sur le territoire américain (dont 10 000 pour la seule ville de New York), assurant environ la moitié de ce chiffre d’affaires (l’autre moitié étant réalisée par des ventes directes sous le manteau). Cela signifie qu’un speakeasy moyen rapporte, en équivalent actuel, 1.5 millions d’euros par an, sans charge ni impôt ; même en comptant les frais de personnel et la corruption des policiers, cela laisse tout de même, pour les propriétaires, de quoi faire fortune.

Le crime organisé s’organise

Les années 1920-1929 sont des années dorées pour la pègre, et en particulier la pègre italo-américaine. L’argent de l’alcool coule à flots. On assiste, durant cette période, à un basculement du centre d’influence de Cosa Nostra, de la Sicile aux Etats-Unis. Deux phénomènes conjoints sont à l’origine de cet état de fait : l’immense quantité d’argent générée par la Prohibition d’une part, et le régime fasciste en Italie d’autre part.

En effet, alors que Cosa Nostra était, au départ, plutôt favorable au fascisme, et ce notamment par anticommunisme, Mussolini s’est révélé un chef d’État difficile à influencer. A partir de 1924, il a même déclaré la guerre aux syndicats du crime. La Mafia a d’abord fait le gros dos, s’attendant à un simple effet d’annonce, mais quand les carabiniers ont commencé de vastes opérations en Sicile et en Calabre courant 1925, arrêtant et parfois exécutant sommairement des dignitaires des grandes Familles, elle a senti que le vent avait tourné.

Un exode massif des chefs historiques vers New York a eu lieu au cours de l’année 1926. Bien accueillis par les Familles américaines, ces chefs se sont toutefois vu signifier que s’ils étaient parfaitement respectés, ils ne détenaient que peu d’autorité dans le Nouveau Monde. Beaucoup d’ancien capi siciliens sont ainsi devenus des consiglieri pour des chefs américains, respectés pour leur savoir et leur expérience mais tenus à l’écart des opérations quotidiennes.

Dès 1927, des négociations entre l’Outfit et la partie historique de Cosa Nostra ont été lancées par Lucky Luciano, l’un des principaux parrains de New York. Bugsy Siegel, de San Francisco, et l’un des plus influents parrains de la Yiddish Connexion, a également été invité à se joindre aux discussions.

Sommet d’Atlantic City. Au centre : Capone; à droite de Capone, avec un canotier : Lucky Luciano; à droite de Luciano, avec un noeud papillon : Bugsy Siegel. A gauche de Capone : Franck Costello. A gauche de Costello, en costume clair : Johnny Torrio. Tout à gauche : peut-être Arnold Rothenstein.

Cela aboutit, en mai 1929, au sommet d’Atlantic City : à l’initiative de Johnny Torio, Lucky Luciano et Franck Costello, les principaux chefs des Familles de Cosa Nostra, mais aussi d’autres groupes criminels, se rencontrent et décident de la répartition des territoires, de l’organisation de la vente d’alcool, etc. Il s’agit de professionnaliser et d’organiser la filière. On prévoie même des partenariats, des échanges de compétences, des collaborations ponctuelles, et ainsi de suite. L’ensemble du territoire américain est réparti en zones d’influences, et au sein de chaque zone, un capo est désigné pour chaque domaine d’activité (alcool, jeu, prostitution…). L’Outfit est réintégré à Cosa Nostra et accepte, pour cela, d’abandonner la vente de drogue, se contentant de prélever un éventuel pourcentage de protection sur les deals réalisés par les Chinois ou les Hispanos, mais sans toucher directement à la came, ni l’autoriser dans les quartiers protégés. Sont présents, entre autres : Al Capone (Chicago), King Solomon (Boston), Waxey Gordon (Philadelphie), Moe Dalitz (Cleveland), John Lazia (Kansas City), Willie Moretti (New Jersey), les cinq familles de New York (représentées par Torrio, Luciano, Costello, Lepke Buchalter et Joe Adonis), Abe Bernstein (Detroit) et les Familles de la Côte Est.

A l’issue du Sommet, il est décidé, dans un avenir proche, de la création d’une Commission permanente, chargée de régler les éventuels conflits. Les négociations quant au mode de fonctionnement de la Commission sont encore en cours fin 1929 (la Commission verra effectivement le jour en 1931).

Le Ku Klux Klan

Le KKK connaît son apogée historique vers 1925, puis décline inexorablement. Plusieurs raisons à cela, mais trois sont particulièrement puissantes :

  • La généralisation de l’anti-communisme : l’opposition aux idées « rouges » devenant très courante, le Klan obtient une simili-victoire idéologique mais perd par là-même une partie de son fond de commerce.
  • La concurrence du parti fasciste américain : la clientèle du Klan vieillit, et les jeunes pouvant être intéressés par ses idées se tournent majoritairement vers les idéologies totalitaires venues d’Europe. Le Klan leur apparaît comme une forme de militantisme à l’ancienne.
  • Le soutien à la Prohibition : le Klan reste très pro-Prohibition, tout au long des années 1920, et y perd beaucoup de popularité. Ses membres dénoncent les bootleggers et indiquent les speakeasies à la police, ce qui tend à les rendre peu sympathiques pour le gros de la population.

Alors qu’il comptait six millions de membres officiels en 1925 (soit un homme américain WASP sur cinq environ), le Klan n’en compte plus que quatre millions en 1930. En 1945, il atteindra 8000 membres.

Grande manifestation du Klan, à visage découvert, à Washington. 1925.

Société de consommation

Un changement sociétal majeur apparaît dans les années 1920 : c’est l’avènement de la société de consommation. La mécanisation de l’industrie permet la baisse du prix d’un certain nombre de produits. Ainsi, en 1925, un poste de radio ne coûte plus que 10 dollars, contre 250 dollars dix ans plus tôt. La voiture se démocratise et tous les foyers de classe moyenne commencent à pouvoir en posséder une, voire deux. Le pétrole, très peu cher, est considéré comme une énergie propre (pas de grandes mines de charbon), bon marché et éternelle. Le prêt-à-porter fait son apparition : bien que dans les familles les plus pauvres, on continue à coudre soi-même ses vêtements, et que les plus riches continuent à visiter les tailleurs, la classe moyenne accède, notamment grâce à la généralisation des machines à coudre dans les ateliers, à des vêtements peu chers en grande quantité. Les machines à laver font également leur apparition dans les familles, et l’électricité et le téléphone relient désormais quasiment tous les foyers urbains. Dans les grandes villes américaines, on trouve au minimum une cabine téléphonique par quartier. Le télégraphe, bien qu’encore utilisé pour les messages urgents, est déjà sur le déclin. Les premiers télécopieurs (fax) font leur apparition dans les rédactions des journaux et sur les marchés financiers. La photographie se démocratise et devient un hobby courant.

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