1920-1929 en Californie : anges et paillettes

Un boom démographique

Entre 1920 et 1929, la population de Los Angeles fait plus que doubler, passant de 550 000 habitants à 1.2 millions. Les communautés dont la taille augmente le plus sont la communauté hispanique (énormément de réfugiés mexicains, fuyant la guerre civile), la communauté juive ashkénaze (avec un grand nombre d’Allemands fuyant l’ambiance délétère qui s’installe en Allemagne) et la communauté italienne (immigration venue d’Italie, fuyant la misère dans les campagnes d’abord, le fascisme ensuite). Les mexicains, souvent peu éduqués, occupent majoritairement des postes dans l’industrie et l’agriculture ; les italiens ont plutôt tendance à investir les entreprises de leur communauté : artisans, commerçants, services en tous genre ; les juifs ont massivement investi Hollywood, et pris des positions-clés dans les services autour de l’industrie cinématographique (avocats spécialisés en droits cinématographiques, agents artistiques, etc.).

Los Angeles by night, vers 1930

Cette explosion démographique provoque plusieurs conséquences :

  • La ville devient la cinquième plus grande agglomération des Etats-Unis, alors qu’elle n’est âgée que de quelques décennies.
  • Une urbanisation accrue des collines (route d’Hollywood, Beverly Hills…) et des zones jusque-là péri-urbaines (Santa Monica, Passadena…). L’ensemble de l’agglomération de Los Angeles est désormais reliée par des zones urbaines, sans les « trous » de campagne qui demeuraient encore en 1919.
  • Un certain éclatement de Little Italy, qui ne se limite plus à Torrance : si le quartier historique reste peuplé, on voit apparaître, un peu partout en ville, plusieurs autres micro-communautés, généralement fédérées autour de la langue traditionnelle (napolitains, calabrais, vénitiens, milanais…). Si certains des nouveaux arrivants se fondent dans le mode de fonctionnement de la communauté déjà installée, d’autres, en revanche, commencent rapidement à poser des problèmes : beaucoup, en effet, s’exilent par antifascisme, et certains sont même des communistes radicaux. A partir de 1925, quand Cosa Nostra devient antifasciste (ou, plus exactement, quand le fascisme devient anti-mafia), ces tensions s’apaisent néanmoins et seuls les militants communistes les plus durs restent marginalisés. Certains antifascistes italiens ouvrent même des associations d’entraide démocratique, qui vont être sponsorisées par Cosa Nostra. 
  • Les industries pétrolières et les manufactures sont en plein essor. La construction en 1924 d’un aéroport, auquel est adjointe une usine de pièces de moteur, puis un atelier de montage d’avions privés, enfin l’arrivée de bureaux de compagnies aériennes, font de Los Angeles l’une des villes à la pointe de l’industrie aéronautique.
  • Cela permet, à partir de 1927, de faire de Los Angeles un hub touristique considérable, surtout pour le tourisme interne aux Etats-Unis.
  • Comparativement aux autres communautés, Chinatown a relativement stagné. Le quartier est cependant devenu un lieu d’activités nocturnes important, notamment en raison de l’augmentation du trafic d’opium et de l’installation de nombreuses fumeries clandestines.

Evolutions urbaines

Le quartier de Torrance a été pris d’assaut par les entreprises industrielles, en raison de sa relative proximité avec le port d’une part et le Watts (main-d’œuvre pas chère) d’autres part, ainsi que la découverte de champs pétrolifères à proximité. Le fait que les groupements ouvriers soient étroitement surveillés par les Familles a également joué un rôle important.

Le musée d’Histoire Naturelle de La Brea a connu un immense succès et est désormais le plus grand musée préhistorique des Etats-Unis. De fréquents débats agitent cependant la presse, opposant les tenants du musée à leurs opposants créationnistes, qui considèrent La Brea comme une forme de mystification massive au service de Satan.

L’amphithéâtre en plein air d’Hollywood Bowl a ouvert ses portes en 1921, non loin de l’autoroute menant à Hollywood. Il est, depuis, le lieu par excellence d’organisation de concerts, de spectacles et de soirées de charité.

Les salles de sport se sont développées, et, depuis 1925, Hollywood Arena accueille des matchs de boxe tous les samedis soirs et de catch tous les dimanches après-midi. Parallèlement, de nombreuses salles plus petites, et parfois clandestines, organisent des combats de luchadores à la mexicaine.

Enfin, monument kitsch mais très en vogue, le Théâtre Chinois d’Hollywood (qui n’est rien d’autre qu’une salle de cinéma décorée) a vu le jour.

Le règne d’Iron-Man

Sur le plan politique, après la victoire de Snyder sur Woodman, qui n’a donné lieu qu’à un très bref mandat, c’est le républicain George « Iron-Man »Cryer qui a pris en main les destinées de la ville, et qui est resté au pouvoir jusqu’en juillet 1929, date à laquelle, il a laissé sa place au démocrate John Porter. Tout le monde sait cependant que Cryer, surnommé « Le Pontife » reste l’homme qui « tient » la ville, en collaboration avec ce que les journaux ont commencé à appeler le City Hall Gang : Kent Kane Parrot (dit « Le vice-roi »), Charles Crawford (dit « Le vice-vice-roi »), les hommes de l’ombre du Bureau Portuaire, ainsi que Joseph Ardizzone. En 1927, un scandale public, concernant l’utilisation en Californie de machines à voter Tamman, pourtant déjà considérées comme peu fiables et facilement falsifiables depuis une affaire ayant eu lieu dix ans plus tôt à New York (et impliquant la mafia) a obligé Crawford et Ardizzone à prendre leurs distances d’avec la mairie, et ne plus tenir les réunions de la « bande des quatre » (Ardizzone, Cryer, Crawford, Parrot) dans les bureaux de la mairie. Cryer a annoncé en février 1929 qu’il ne serait pas candidat à sa propre succession, à la surprise du camp républicain, qui a eu du mal à trouver un candidat de remplacement solide, ce qui a entraîné la victoire démocrate en juillet. Certains considèrent cependant qu’il ne s’agit là que d’une manœuvre de Cryer, qui reste conseiller municipal, pour continuer les affaires sans être sur le devant de la scène.

George Cryer

Une enquête anti-corruption a estimé à 110 000$ le patrimoine personnel de Cryer lors de son entrée en fonctions en 1921, et à près de 500 000$ ce même patrimoine, huit ans plus tard. Mais les enquêteurs n’ont pas réussi à prouver que cet enrichissement pouvait être lié à sa fonction de maire. Dès qu’il a quitté ses fonctions, Cryer, déjà avocat de plusieurs grosses entreprises de la région à titre personnel (et hors de ses horaires de maire, cela va sans dire) s’est vu offrir la place de directeur de la Mutual Oil Company de Santa Monica.

L’attorney Kent Kane Parrot

D’après Cryer, dans son discours d’adieu à la fin de son mandat, « Los Angeles est désormais d’une des cités les plus propres et les moins corrompues des Etats-Unis. ». Pour appuyer ses dires, il souligne que le nombre de procès en corruption, ramené à la population de la ville, est bien plus faible que sur la Côte Est, et le nombre de condamnations est parfaitement dérisoire. Preuve, bien entendu, de l’intégrité des californiens.

Charles Crawford

Au-delà de ces affaires, Cryer reste très populaire, en raison notamment qu’il a été le maire du grand développement de Los Angeles : non seulement il a réussi l’exploit de voir la population doubler tout en supprimant tous les bidonvilles (aidé il est vrai en cela par un boom économique et une pénurie de main-d’œuvre qui a réduit le chômage à zéro et a fait monter les salaires), mais il a également permis, par une politique immobilière rare chez un Républicain, à plus d’un tiers des habitants de la ville d’être propriétaires de leur logement (contre moins de 5% à New York, par exemple). Dans le même temps, des projets ambitieux ont été menés à bien, comme la construction de l’immense City Hall, la Los Angeles City Library (également un projet de très grande ampleur), plusieurs théâtres, le cimetière d’Hollywood, ainsi que plusieurs projets routiers qui ont considérablement fluidifié la circulation et simplifié la vie des californiens, dont Mulholland Highway (plus connu sous le nom de Mulholland Drive), qui surplombe la côte de Malibu et relie Santa Monica au comté de Ventura, sans avoir à travers tout Hollywood.

Joseph Ardizzone (unique photo connue)

Il a également été très efficace dans la gestion de l’eau et de l’électricité, permettant à la cité de grandir sans connaître de crise d’approvisionnement majeure, ce qui relève de l’exploit. En 1928, quand le barrage de Saint-Francis (une partie du système d’approvisionnement en eau de Los Angeles) a craqué et qu’une inondation a emporté plus de 400 personnes, Cryer a, paradoxalement, gagné en popularité. D’abord en renvoyant William Mulholland, architecte en chef du barrage et l’un de ses proches amis politiques, puis en dénonçant les failles dans la construction, en admettant la responsabilité partielle de la mairie dans le drame, enfin en rebondissant immédiatement, annonçant, deux mois seulement plus tard, la création du Hoover Dam et celle du All-American Canal, pour remplacer les ouvrages défectueux.

Californication (ou presque)

Sur le plan des mœurs, la Californie est dans une situation paradoxale : tout en étant réputée très libérale dans les faits, elle a également une des législations les plus dures. Ainsi, la notion de statutory rape, qui prévoie qu’un rapport sexuel avec un mineur de moins de 18 ans est forcément un viol. Cette notion pose problème pour deux raisons : la première, c’est qu’en revanche, le mariage est autorisé à partir de 15 ans pour les filles et 17 ans pour les garçons, et ce n’est qu’en 1923 qu’un amendement va faire du fait d’être marié une exception à la loi du consentement légal. Le deuxième écueil, c’est que la Californie, au contraire de la plupart des états, n’a pas de Romeo and Juliet exception, qui prévoirait les cas où les deux partenaires sont des mineurs d’âge équivalent. Ce qui amène occasionnellement à des cas abracadabrants, où deux mineurs de 16 ans, fiancés, devant se marier l’an prochain, sont poursuivis pour avoir consommé avant mariage, et considérés tous les deux comme violeurs. Dans le même temps, la prostitution, pourtant formellement interdite, continue à se pratiquer allègrement, à la fois dans les rues des quartiers chicanos et noirs que la police évite et dans les grands hôtels de Downtown et d’Hollywood, où, en revanche, les flics n’interviennent jamais. 

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