1954 : les gangs de motards

Après la Deuxième Guerre Mondiale, un grand nombre de vétérans revient sur le sol américain et certains d’entre eux éprouvent beaucoup de difficultés à se réacclimater à la vie civile. Des hommes formés au combat, et aux mentalités de baroudeurs, peuvent avoir du mal à accepter de revenir à une vie calme et dénuée d’adrénaline. Pour d’autres, c’est l’esprit de corps et le sentiment de camaraderie militaire qui manquent. D’autres, enfin, sont hantés par des traumatismes de guerre.

Les clubs motocyclistes ont existé depuis les années 1930, mais c’est après-guerre que, les vétérans les rejoignant en masse, leur nombre augmente considérablement.

Hollister Invasion

La ville d’Hollister, en Californie, est depuis les années 1930 le théâtre d’une convention annuelle de motards et d’un festival de musique (country, puis rock) le 4 juillet. La ville, qui ne compte que 4500 habitants, reçoit à cette occasion entre 1000 et 2000 visiteurs, dont un quart de motards. Durant la guerre, le festival fut suspendu, et 1947 devait être l’année de sa résurrection. Les événements de la fête nationale 1947 seront connus par la suite sous le nom de Hollister Invasion ou Hollister Riots, et constitueront un des actes fondateurs de la culture des motards des années 1950.  

Le 3 juillet 1947, les habitants d’Hollister sont surpris par le nombre énorme de motards participant aux festivités : alors qu’ils n’étaient auparavant que quelques centaines, ils sont cette année plus de 4000, sans compter les autres visiteurs. Venus des quatre coins des Etats-Unis, on y trouve des membres de clubs variés, dont les Pissed-Off Bastards of Bloomington, les Boozefighters, les Market Street Commandos, les 13 Rebels et les Galloping Gooses. Plus étonnant encore (et plus choquant) : près de 10% de ces voyous sont des femmes !

La ville n’est pas préparée à accueillir autant de monde : très vite, les motards, dont beaucoup sont éméchés assez rapidement, créent du désordre. Bagarres, dégradations, destructions de propriétés, courses de moto dans les rues, saccages de commerces. Le corps de police de Hollington, qui compte sept hommes en tout et pour tout, est incapable de contrôler la horde, malgré une cinquantaine d’arrestations. Le 5 juillet, après les derniers concerts, les motards quittent Hollington.

Au final, les motards ne feront que des dégâts limités : beaucoup de bruit, quelques devantures brisées, deux épiceries pillées, beaucoup de réservoirs siphonnés et énormément de grivèlerie, mais aucun mort (une soixantaine de blessés légers, surtout des motards). Selon les critères des années 2020, rien de beaucoup plus grave que les retombées d’une rave party sur un village du Massif Central. Mais en 1947, dans cette petite ville bien tranquille, la population en restera choquée et la presse californienne donnera dans ses récits une impression d’apocalypse. L’affaire prend vite une ampleur nationale, et l’image de la horde de motards dévastant une petite ville paisible se met à hanter l’Amérique rurale.

Très vite, le président de l’American Motorcyclists Association (AMA) prend la parole dans la presse et condamne les événements d’Hollister : « Ceux qui ont fait cela sont des voyous, qui ne représentent aucunement notre hobby. 99% des motards américains sont des citoyens respectueux de la loi. »

Cette citation fera naître un mélange de colère et d’amusement chez les personnes concernées. Dès lors, les motards se revendiquant des clubs responsables, ou de leur esprit, prendront le nom d’outlaw ou de one-percenters.

Ce qui était une rumeur locale et une affaire surtout californienne prend une ampleur nationale avec le succès de The Wild One (l’Equipée Sauvage), film hollywoodien avec Marlon Brando, qui en 1953 relate de manière romancée les événements de Hollister. C’est donc à la fois l’événement d’Hollister lui-même et sa retranscription par Hollywood qui ont fait naître l’image du biker rebelle, épris de liberté et dangereux à la fois, prêt à tout instant à séduire et dévoyer la fille de bons bourgeois conservateurs.

Le film inspirera également un autre élément important de la culture populaire américaine : la chanson des Diamonds Black Denim Trousers & Motorcycle Boots, qui sortira en 1955 (version française : L’homme à la moto), et qui contribuera elle aussi au mythe du motard.

Outlaw clubs

Contrairement à ce que le terme semble indiquer, les outlaw clubs ne sont pas, stricto sensu, hors-la-loi. La plupart sont des associations tout à fait officielles. Beaucoup, en revanche, se réclament d’un esprit d’indépendance et de liberté, situé quelque part entre l’anarchisme classique et la pensée libertarian. En pratique, la loi que ces motards violent le plus souvent, c’est le code de la route. La plupart des membres des outlaw clubs font de la moto leur hobby et adhèrent à une certaine culture, mais sans plus.

Certains clubs, cependant, ont des membres dont le statut de motard est l’activité principale, et qui vivent de toute une série d’activités en marge de la société, voire franchement illégales : trafic de drogue ou d’armes, escorte musclée, intimidations, braquages, vol et revente de véhicules ou de pièces détachées, chop-shops, protection payante, etc. Et la Californie est le cœur historique de ces gangs.

Principaux gangs californiens en 1954

Sauf mention contraire, les gangs sont exclusivement masculins, et généralement ethniquement homogènes. En 1954, le prix d’achat d’une moto exclue de fait la plupart des non-Blancs.

Boozefighters

  • Territoire : varié, dans l’arrière-pays
  • Brutalités, extorsions, hooliganisme, trafics
  • 200 à 300 membres

Immortalisés dans The Wild One, les Boozefighters sont l’un des plus vieux gangs de motards des Etats-Unis. Ils se composent majoritairement de vétérans ayant adopté la mode greaser (blousons noirs). On ne peut devenir un Boozefighter qu’à la condition de posséder une moto de marque américaine.

Les Booze sont issus d’une sécession au sein des 13 Rebels. Leur nom vient de la tendance à l’alcoolisme des membres fondateurs du club, tous d’anciens soldats connus pour ne pas laisser une seule bouteille d’alcool « en vie » sur leur passage. De fait, la conduite en état d’ivresse est l’une des spécialités revendiquées du club, et l’une de ses fiertés.

En parallèle, les Booze ont une action sociale réelle, puisqu’ils organisent régulièrement des courses, à entrée payante, dont les bénéfices vont essentiellement aux associations de veuves de guerre.

Galloping Gooses

  • Territoire : tout l’arrière-pays au sud de Los Angeles
  • Trafics divers, braquages
  • 250 membres

Les Gooses se reconnaissent à leurs emblèmes jaunes et mauves. Il s’agit de l’un des plus vieux outlaw clubs. Ses membres ont été connus pour se livrer à diverses violences mineures, mais l’essentiel des revenus du gang vient de son activité de transport (d’à peu près tout et n’importe quoi) pour le compte d’autres gangs ou de mafias.

Hells Angels

  • Territoire : Fontana, Oakland, l’arrière-pays nord
  • Trafics, violences, hooliganisme
  • 300 membres en Californie, 3500 aux Etats-Unis

LE club de motards outlaw par excellence. En 1954, il s’agit encore d’une organisation considérée comme violente et criminelle, dont les membres, qui comptent beaucoup de vétérans, se louent fréquemment comme muscle pour des mafias ou comme gardes du corps ou sécurité pour des concerts ou des clubs. Les Hells ne recrutent que des hommes blancs. Ils ne se définissent pas comme racistes mais, comme le dit à l’époque leur président : « Le club lui-même n’est absolument pas raciste et rien dans ses statuts ne lui permettrait de l’être ; mais il y a suffisamment de racistes parmi nos membres pour que je ne souhaite pas y introduire un nègre. »

En tant que club, les Hells, fondés en 1948, n’ont pas participé aux événements d’Hollister. Mais ils ont absorbé les Market Street Commandos et les 13 Rebels qui, eux, y ont participé, et sont donc à ce titre considérés comme un club one-percenter historique.

Pissed-Off Bastards of Bloomington (POBOB)

  • Territoire : San Bernardino
  • Hooliganisme, braquages, extorsion, vols
  • 250 membres environ, dont une trentaine de femmes

Reconnaissables au crâne bleu et rouge qu’ils arborent sur leurs blousons et à leur emblème, mélange de drapeau américain et de drapeau confédéré, les POBOB, qui n’étaient qu’un club relativement mineur au moment des événements d’Hollington, sont devenus célèbres du jour au lendemain grâce à Hollywood : il faut dire que le motard rebelle joué par Marlon Brando dans The Wild One (film qui retrace les événements d’Hollington, sorti en 1953) est membre d’un club directement inspiré des POBOB. Comptant beaucoup d’italo-américains dans leurs rangs, ils sont occasionnellement employés comme muscle par Cosa Nostra.

Laisser un commentaire